Par : Bernard P
Publié : 27 décembre 2013

16.12.2013 - Presse - Le figaro

Sans tabou, une mère raconte les non-dits d’une adoption iconoclaste

INTERVIEW - Ils voulaient un enfant, mais pas un enfant noir. Dans un témoignage anticonformiste*, Stéphanie Claverie, assistante de réalisation et directrice de collection, fait le récit émouvant d’une adoption particulière : celle de son fils. *Une famille en noir et blanc, Stéphanie Claverie, éditions Anne Carrière.

LE FIGARO. - « Tout sauf black », c’est l’exigence non politiquement correcte que vous aviez clairement manifestée dans votre projet d’adoption…

Stéphanie CLAVERIE. - Oui… C’est une chose difficile à énoncer, on est vite catalogué « raciste ». Souvent les gens se taisent. En réalité, cela se fait de façon plus « polie » : sur les formulaires, nous avions refusé les demandes dirigées vers l’Afrique. L’assistante sociale avec qui nous avons eu de nombreux entretiens n’a d’ailleurs pas eu l’air choqué… Lorsque nous avons effectué les démarches en vue de l’adoption, on nous a d’ailleurs demandé nos exigences. Nous en avions trois : un enfant de moins de deux ans, en bonne santé, et… pas noir !

Pourquoi cette réserve, alors que vous étiez prêts, dites-vous dans votre livre (*), à adopter un enfant d’origine asiatique, par exemple ?

Je voulais que nous devenions un jour une famille comme les autres, que l’adoption puisse s’oublier au fil des années. Que la différence ne saute pas aux yeux à chaque fois que nous mettrions le nez dans la rue. Je me disais à ce moment-là qu’il ne serait pas facile pour une mère blanche d’avoir un enfant noir - et vice-versa. Mais aujourd’hui, nous sommes accoutumés à l’idée de faire partie des « adoptions visibles ». Les gens posent régulièment - à nous ou même directement à notre fils âgé de 10 ans aujourd’hui- la question de ses origines. Lorsqu’ on lui demande d’où il vient, il répond sans complexe : de France. Ce qui est vrai puisqu’il est né sous X à Paris, à deux pas de notre appartement, trois mois avant que nous le rencontrions…

Malgré tout, les services de l’aide sociale à l’enfance vous ont sélectionnés, votre conjoint et vous, comme parents d’un bébé noir. Comment l’expliquez-vous ?

Pourquoi lui ? Cela restera toujours un mystère pour moi. Régulièrement, un « conseil de famille » se réunit et attribue un enfant à une famille. Il faut réunir 10 voix, c’est le processus. Un jour, n’en pouvant plus d’attendre, j’avais téléphoné à notre interlocutrice de l’aide sociale à l’enfance. Notre dossier venait alors d’être examiné en « conseil de famille », mais il nous avait manqué une voix, ce jour là ! C’est lors du conseil suivant que nous avons été désignés comme parents d’un autre enfant, notre fils.

Le chemin des parents qui veulent adopter est si complexe, extrêmement long, souvent douloureux. Nous avons été cuisinés et charcutés comme des rats de laboratoire. Il faut vraiment être solide. Toutes ces années d’attente, ces questionnements sur l’identité, le désir d’être parents…

« Qu’il est moche ! » a été la première réaction de votre conjoint, face à la photo de l’enfant…

C’est vrai ! En fait, cette image exprimait toute la souffrance de notre fils ! Il avait le visage crispé, les poings serrés. La déprime de l’enfant existe bel et bien. Il avait beau bénéficier au sein d’une la pouponnière parisienne d’un environnement plus favorable que beaucoup d’enfants à travers le monde, lorsque nous l’avons rencontré pour la première fois, on pouvait à peine le toucher, car son corps se raidissait… Mais toutes mes résistances ont fondu le jour où je l’ai vu pour la première fois. Et puis la confiance s’est tissée en quelques jours, quelques semaines peut-être. Ce qui me fascine aujourd’hui, c’est que nous retrouvons, son père et moi, chez notre fils, des attitudes de nos enfances à tous deux…