Par : Bernard P
Publié : 18 décembre 2013

16.12.2013 - presse - le Figaro

Adoptés, ils sont abandonnés une deuxième fois

Entre 5 et 15% des enfants adoptés en France sont confiés aux services sociaux. Dans certains cas extrêmes, les parents adoptifs abandonnent définitivement leurs enfants. Le Figaro a recueilli leurs témoignages.Entre 5 et 15% des enfants adoptés en France sont confiés aux services sociaux. Dans certains cas extrêmes, les parents adoptifs abandonnent définitivement leurs enfants. Le Figaro a recueilli leurs témoignages.

« Mon père, heu… Je veux dire, Patrick. » C’était il y a plus de 10 ans, et Eva, malgré elle, parle toujours de l’homme qui a révoqué son adoption comme de son père. Environ 2000 enfants sont adoptés en France chaque année, et l’histoire familiale qui s’ensuit peut virer au drame. Le phénomène est extrêmement difficile à quantifier, car très peu d’études ont été menées sur le sujet. Selon les derniers chiffres publiés par le ministère de la Santé il y a plus de 10 ans, près de 15% des enfants adoptés sont ensuite placés auprès des services sociaux. Selon une autre enquête de l’Observatoire National de l’Enfance en Danger (Oned), ce chiffre tourne autour de 5%. « Mais c’est sûrement beaucoup plus », estime Pierre Levy-Soussan, pédopsychiatre, auteur de Destins de l’adoption .

Jeanne a ainsi confié sa fille, Johanna, aux services sociaux à 12 ans, six ans après l’avoir adoptée. « Elle ne m’a jamais aimée. Dès la première rencontre, elle ne voulait même pas me regarder. J’ai confié mes doutes aux professionnels, sur place, qui m’ont dit que tout s’arrangerait », confie-t-elle. » Quelle naïve j’étais, poursuit Jeanne. Rien ne pouvait apaiser Johanna. Elle avait construit un mur de haine autour d’elle et appelait sans cesse sa mère biologique. Elle avait vécu l’adoption comme un enlèvement. »
« Il est faux de croire qu’avec de l’amour, on résout tout »

Le passé traumatique de l’enfant rend en effet parfois très difficile la construction d’une relation familiale. « Les parents sont bercés d’illusion. Il est faux de croire qu’avec de l’amour, on résout tout », indique Sylvie Le Bris, co-fondatrice de l’association Pétales, spécialisée dans le soutien aux familles adoptives. « Les parents peuvent se sentir d’autant plus démunis quand la détresse de l’enfant s’exprime par de la violence et du rejet », poursuit la spécialiste. Car même si dans la majorité des cas les parents sont aimants et bien intentionnés, cela ne suffit pas pour panser des plaies aussi béantes que celles causées par l’abandon, la vie en orphelinat, le déracinement. C’est, raconte Jeanne, après des années de conflit et de disputes insolubles avec Johanna, qu’elle décide de la placer auprès de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE). « J’ai pleuré des nuits entières », raconte-t-elle. « Mais Johanna ne semblait se sentir bien qu’en collectivité, elle était par exemple heureuse quand elle allait au centre aéré ». Cette séparation, qu’elle imaginait temporaire, est aujourd’hui définitive. « Johanna n’a jamais voulu revenir », poursuit Jeanne. Elle n’a plus aucune nouvelle.

Placer son enfant auprès des services sociaux ne signifie toutefois pas qu’on annule l’adoption, les parents restent juridiquement les parents. Seul un juge peut décider de rompre une adoption, soit en retirant la garde aux parents adoptifs dans le cas d’une adoption plénière, soit en la révoquant, dans le cas d’une adoption simple. C’est ce qu’a décidé de faire le père d’Eva, qui l’avait adoptée après s’être marié avec sa mère. Dans certaines histoires, pas question de déracinement ou d’incommunicabilité. « Je suis sûre qu’il m’a désadoptée pour que je ne puisse jamais lui demander d’argent ou toucher d’héritage », affirme la jeune femme.

La petite fille de 5 ans d’alors faisait partie des 20% d’enfants français adoptés en France, les autres le sont à l’international. Quand le couple divorce, neuf ans plus tard, alors qu’Eva est âgée de 14 ans, le père décide aussi de révoquer l’adoption. « Un jour j’avais un papa, le lendemain je n’en avais plus », confie la jeune femme. « J’ai dû changer de nom, je n’avais plus le droit de porter le sien. C’est la pire trahison que j’ai vécue. C’est pire encore que s’il était mort, car il a choisi de ne plus jamais me voir. »